Les chineses clandestinos, une curiosité bien lisboète
À Lisbonne, il existe depuis plusieurs décennies une forme de restauration chinoise pour le moins inhabituelle : les chineses clandestinos, littéralement les « Chinois clandestins ».
Le principe historique est assez simple. Des familles chinoises installées à Lisbonne transformaient une partie de leur appartement en restaurant. Pas nécessairement d’enseigne au rez-de-chaussée, parfois simplement quelques lanternes ou décorations chinoises visibles depuis la rue, puis un escalier à emprunter avant de découvrir une salle à manger aménagée dans ce qui ressemble toujours à un logement.
Longtemps concentrés autour de la Mouraria, de Martim Moniz et surtout de la Rua do Benformoso, ces établissements ont progressivement acquis une réputation qui dépasse largement le quartier. En 2017, Vice décrivait encore ces restaurants familiaux installés dans des appartements, tout en précisant que la plupart n’étaient déjà plus véritablement illégaux.
Le paradoxe est donc savoureux : à force de devenir célèbres pour leur caractère clandestin, certains ont fini par ne plus avoir grand-chose de secret.
Direction Rua da Guia pour tester l’expérience en 2026
Pour voir ce qu’il reste de cette tradition, nous avons envoyé notre correspondant au Chinese Clandestino, Rua da Guia 9, dans la Mouraria.
Cette adresse n’a rien d’une découverte récente. Eater la citait déjà en 2017 parmi les restaurants clandestins emblématiques de Lisbonne et recommandait notamment un plat de porc particulièrement relevé.
Elle était connue encore plus tôt : en 2015, Taste of Lisboa expliquait déjà que l’établissement avait autrefois été clandestin « au véritable sens du terme », mais que son emplacement était désormais largement connu.
En 2026, le secret est définitivement éventé. L’établissement possède une fiche publique, un numéro de téléphone, des horaires et plus d’un millier d’avis en ligne. Il est toujours référencé au 9 Rua da Guia, avec un service annoncé tous les jours en soirée.
Et pourtant, une fois sur place, l’expérience conserve quelque chose d’inhabituel.
Une porte ouverte… puis l’impression d’entrer dans un appartement
Contrairement aux récits des années 2000 et 2010 où il fallait parfois chercher la bonne porte, notre correspondant n’a pas eu beaucoup de difficulté à entrer.
La porte était ouverte et un écran présentant différents plats se trouvait dès l’entrée. De quoi rassurer immédiatement le visiteur : difficile désormais de croire que l’on vient de pénétrer accidentellement chez quelqu’un.
Il faut ensuite monter avant d’être accueilli.
Et c’est précisément à ce moment que l’ambiance change.
Une fois à l’étage, notre correspondant a immédiatement eu la sensation de se trouver davantage dans un appartement aménagé que dans un restaurant traditionnel.
C’est sans doute ce qui reste aujourd’hui de plus authentique dans l’expérience des anciens chineses clandestinos. Même lorsque l’adresse est connue et que l’établissement fonctionne ouvertement, l’organisation des lieux rappelle toujours leur origine : celle de restaurants apparus au sein même de logements privés.




Une carte, un papier et un bic
Autre particularité qui a survécu : la façon de commander.
La dame qui accueille notre correspondant dépose la carte sur la table avec une feuille de papier et un bic.
Il pense d’abord qu’elle les a simplement oubliés.
Il lui indique donc oralement ce qu’il souhaite commander. Aucun problème : elle comprend le portugais et prend sa commande.
Mais le papier et le bic n’étaient pas là par hasard.
Traditionnellement, dans plusieurs de ces restaurants, les plats sont identifiés par des numéros. Le client inscrit sur une feuille les numéros correspondant à sa commande avant de remettre le papier au personnel.
Time Out décrivait encore exactement ce système au Chinese Clandestino de Rua da Guia : une longue carte, des plats numérotés et un petit papier remis au client pour noter sa sélection.
Cette façon de commander apparaît d’ailleurs régulièrement dans les témoignages consacrés aux chineses clandestinos lisboètes.
Aujourd’hui encore, elle participe donc à l’expérience.
Est-ce réellement encore un restaurant clandestin ?
C’est probablement la question la plus intéressante.
Non, du moins pas dans le sens où on l’entend habituellement.
Le Chinese Clandestino de Rua da Guia est aujourd’hui publiquement référencé comme restaurant. Son adresse, son numéro de téléphone et ses horaires sont disponibles en ligne.
Mais le nom est resté et, surtout, certains codes de l’ancien restaurant clandestin subsistent : l’installation à l’étage d’un immeuble d’habitation, l’aménagement qui évoque toujours un appartement, le système de commande sur papier et cette impression particulière d’entrer dans un lieu qui ne ressemble pas tout à fait à un restaurant.
C’est précisément ce qui rend l’expérience intéressante en 2026.
On ne part plus réellement à la recherche d’un restaurant interdit dont l’adresse se transmet uniquement de bouche à oreille. On découvre plutôt un morceau de l’histoire récente de la Mouraria qui s’est progressivement institutionnalisé sans perdre complètement son décor d’origine.
Peut-on encore trouver des chineses clandestinos à Lisbonne ?
Plusieurs adresses ont circulé au fil des années dans la presse, les guides et les témoignages.
La prudence est toutefois nécessaire : leur situation a beaucoup évolué et une adresse publiée il y a dix ans peut avoir fermé, changé de propriétaire ou s’être régularisée.
Rua da Guia 9
C’est l’adresse que nous avons testée.
Chinese Clandestino
Rua da Guia 9
1100-132 Lisboa
L’établissement est toujours publiquement référencé en août 2026 et fonctionne aujourd’hui comme un restaurant identifiable.
Rua do Benformoso 43
Cette adresse apparaît régulièrement dans les sources consacrées aux restaurants clandestins de la Mouraria. Time Out la recommandait notamment en 2018.
Elle apparaît encore dans plusieurs annuaires en 2026 comme un Chinês Clandestino, avec une adresse au 43 Rua do Benformoso.
Nous n’avons cependant pas vérifié personnellement sa situation sur place. Mieux vaut donc confirmer avant de s’y rendre.
Rua do Benformoso 59
C’est probablement l’une des adresses historiques les plus souvent citées. Eater la présentait encore comme l’un des premiers arrêts à essayer en 2017.
En 2026, les données locales disponibles indiquent cependant que l’établissement du 59 Rua do Benformoso est définitivement fermé.
Un bon exemple de la difficulté à dresser aujourd’hui une liste fiable des anciens clandestinos : de nombreux articles continuent naturellement à faire remonter des adresses qui ne sont plus d’actualité.
Largo da Severa 9
Une autre adresse apparaît dans plusieurs anciens annuaires et témoignages au 9 Largo da Severa, toujours dans la Mouraria. Des répertoires accessibles en 2026 la mentionnent encore, mais sans fournir d’horaires actuels permettant de confirmer qu’elle fonctionne réellement.
Là encore, il s’agit donc davantage d’une adresse documentée dans l’histoire des clandestinos que d’une recommandation que nous pouvons garantir aujourd’hui.
Une expérience insolite, mais un phénomène beaucoup plus complexe
Il serait facile de réduire les chineses clandestinos à une attraction touristique : trouver une porte discrète, monter quelques escaliers et manger chinois dans un appartement.
Leur histoire est pourtant beaucoup plus intéressante.
Ces restaurants sont intimement liés à l’installation de la communauté chinoise à Lisbonne, au développement commercial de la Mouraria et de Martim Moniz, mais aussi aux questions d’immigration, de réglementation, de sécurité alimentaire et d’intégration économique.
Certains ont réellement fonctionné clandestinement et ont fait l’objet de contrôles ou de fermetures par les autorités portugaises.
D’autres se sont progressivement régularisés.
Et, au fil du temps, un phénomène destiné initialement à une communauté locale est devenu une curiosité recherchée par les Lisboètes puis par les touristes.
Nous consacrerons prochainement un article complet à l’histoire des restaurants chinois clandestins de Lisbonne, depuis les premières traces retrouvées dans la presse portugaise des années 2000 jusqu’à leur transformation en attraction touristique.
Car derrière le papier, le bic et la porte d’un appartement se cache finalement une histoire bien plus riche qu’un simple restaurant insolite.
Informations pratiques
Chinese Clandestino
Rua da Guia 9, 1er étage
1100-132 Lisbonne
Portugal
L’adresse est située dans le quartier de la Mouraria, à quelques minutes à pied de Martim Moniz.
Les informations disponibles en août 2026 indiquent actuellement une ouverture en soirée, généralement de 18 h 30 à 23 h. Les horaires étant susceptibles de changer, mieux vaut les vérifier avant de se déplacer.
Sources principales
- BRYSON, Lucy, « Chinese Families in Lisbon Are Running Secret Restaurants Out of Their Apartments », Vice, 8 mars 2017.
- COVERT, Adrian, « Inside Chinês Clandestinos, Lisbon’s Underground Chinese Restaurants », Eater, 28 juin 2017.
- TIME OUT LISBOA, « Chinês Clandestino », Time Out Lisboa, mise à jour le 3 mars 2020.
- TIME OUT LISBOA, « Anjos e Intendente : os bairros mais coloridos de Lisboa por quatro guias locais », Time Out Lisboa, 22 novembre 2018.
- TASTE OF LISBOA, « Mouraria Melting Plate », Taste of Lisboa, 9 mai 2015.
- Les informations concernant la visite de Rua da Guia en 2026 proviennent de notre correspondant sur place (Julien De Maglie).
- Photographies, © Julien De Maglie, 2026



